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Ce qui est en jeu pour Julian Assange et pour nous tous

mercredi 21 février 2024, par Karen Sharpe

Ce mardi et mercredi, la Haute Cour de justice de Londres examinera la recevabilité d’un ultime recours contre l’extradition de Julian Assange. Quels sont les différents scénarios possibles ? Que risque le fondateur de WikiLeaks s’il est envoyé aux États-Unis ? Pourquoi aurait-il dû être libéré depuis bien longtemps ? Comment Washington essaie de le tuer à petit feu ? Et enfin, pourquoi le destin de Julian Assange nous concerne tous ? Autrice du livre « Julian Assange parle », Karen Sharpe fait le point. (I’A)
Karen Sharpe
20 février 2024
source : investig’action
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Les 20 et 21 février, la Haute Cour de justice de Londres tiendra une audience pour décider si le fondateur de WikiLeaks, Julian Assange, peut faire appel de la décision de la Cour de l’extrader vers les États-Unis. Il devrait y répondre de 17 chefs d’accusation au titre de la loi sur l’espionnage (Espionage Act) et d’un chef d’accusation pour crime informatique, avec une peine d’emprisonnement de 175 ans à la clé. Et ce, bien que Julian ne soit pas un citoyen étasunien (il est australien) et qu’il n’était pas sous juridiction étasunienne lorsque les prétendus « crimes » ont été commis.

À l’issue des deux jours d’audience, le tribunal pourrait accorder à Julian l’autorisation de faire appel, il pourrait la lui refuser ou il pourrait reporter sa décision à une date ultérieure. Il se peut aussi que les deux juges aient d’autres décisions à prendre.

Dans un premier temps, si l’autorisation d’interjeter appel est accordée, en attendant une nouvelle audience, Julian sera très probablement renvoyé à la prison de haute sécurité de Belmarsh, où il est détenu depuis près de cinq ans en détention arbitraire et en isolement quasi total, bien qu’il n’ait été reconnu coupable d’aucun délit. Belmarsh est connu comme le Guantanamo britannique en raison de ses conditions torturantes et de sa population composée essentiellement de meurtriers et de terroristes présumés.

Julian, journaliste et éditeur primé, promoteur de la paix depuis toujours et neuf fois candidat au prix Nobel de la paix, ne fait manifestement pas partie de cette catégorie, même si certains pensent le contraire. Le plus notable d’entre eux est l’ancien directeur de la CIA, Mike Pompeo. Il a déclaré que Julian était “un chouchou des groupes terroristes” et il a défini WikiLeaks comme un “service de renseignement non étatique et hostile”.

Le crime dont Julian est essentiellement “coupable”, c’est de révéler les vérités les plus gênantes pour les pouvoirs en place, c’est-à-dire de pratiquer le journalisme tel qu’il devrait être pratiqué.

La deuxième issue possible de l’audience à venir, à savoir le refus de l’autorisation d’interjeter appel, pourrait signifier que, dans les heures qui suivent, Julian serait enchaîné et placé dans un avion militaire US à destination d’Alexandria, en Virginie. Là, son affaire sera entendue par le tribunal du district Est de Virginie. La plupart des résidents de ce district travaillent pour la sécurité nationale (CIA, FBI, ministère de la Défense) ou ont un membre de la famille qui travaille dans ce domaine. Cela donne une idée de la possible composition du jury. D’ailleurs, aucune personne traduite devant le tribunal du district Est de Virginie en vertu de la loi sur l’espionnage n’a jamais été disculpée.

Non seulement Julian n’aurait pas droit à un procès équitable – comme s’en inquiètent des experts tels que Nils Melzer, ancien rapporteur des Nations unies sur la torture – mais il ne pourrait pas invoquer comme défense le fait que ce qu’il a fait était dans l’intérêt public, même si c’était clairement le cas. L’issue de cette affaire pour Julian est pratiquement décidée, même si son dernier appel en Grande-Bretagne n’a pas encore été entendu.

S’il est extradé, on peut s’attendre sans aucun doute à une condamnation de la cour fédérale US. Julian sera alors immédiatement envoyé à la prison de très haute sécurité ADX de Florence, dans le Colorado – ou dans un autre trou aussi infernal. Un ancien superviseur a déclaré que cette prison était pire que la mort.
Suspension possible de l’extradition

Il existe une intervention qui pourrait au moins retarder l’extradition de Julian vers les États-Unis si son appel est rejeté : ses avocats demanderont à la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) d’intervenir en dernier recours. Le cas de Julian entre certainement dans le champ d’application de l’article 39 du règlement, en vertu duquel la Cour se saisit d’une affaire si “le requérant serait autrement exposé à un risque imminent de dommage irréparable”. Ce serait le cas de Julian aux États-Unis, où il serait soumis à un traitement inhumain et dégradant (la torture).

Mais il y a tout de même quelques complications : il n’est pas certain que la Grande-Bretagne respecterait la décision de la Cour. Et si l’extradition avait déjà eu lieu, les États-Unis pourraient très bien ne pas honorer une décision prise par une Cour européenne.

Si (le grand si) l’avion transportant Julian n’a pas encore quitté le tarmac britannique et que la Cour européenne des droits de l’homme se saisit de l’affaire à temps, il est probable que Julian sera renvoyé à Belmarsh en attendant la décision qui sera rendue. Une libération sous caution ne serait probablement pas accordée à ce stade. Elle a déjà été refusée, même pour des raisons de santé, au prétexte que Julian est considéré comme susceptible de s’enfuir.

Il est possible aussi que les juges ne rendent pas de décision le 21 février, mais la reportent. Cela permettrait d’éviter une levée de boucliers de la part du nombre croissant de fervents partisans de Julian. Nous sommes dans une année électorale importante tant pour les États-Unis que pour la Grande-Bretagne. La condamnation à mort virtuelle d’un éditeur ne ferait pas bon genre pour un candidat sortant ou pour tout autre candidat qui approuverait l’extradition tout en vantant les mérites d’une « société démocratique ».

Quoi qu’il en soit, s’il ne devait pas être extradé immédiatement, il ne faudrait encore rien de moins qu’un deus ex machina pour éviter à Julian d’être renvoyé à Belmarsh en attendant son appel, l’intervention de la Cour européenne des droits de l’homme ou une décision tardive sur le droit d’appel de la Haute Cour.
Deus ex machina ?

Aussi improbable qu’elle puisse paraître, l’idée d’un deus ex machina est apparue récemment sous les traits de l’ancien président Donald Trump. Donald Trump Jr, l’un des principaux conseillers de son père, a récemment déclaré qu’en l’état actuel de ses connaissances, il serait favorable à l’abandon des poursuites à l’encontre de Julian Assange.

Vivek Ramaswamy, ancien candidat aux primaires républicaines, aujourd’hui partisan de Trump, a déclaré tout au long de sa campagne qu’il gracierait Julian dès le premier jour. Il a ajouté que lors d’une récente réunion avec le candidat Trump, au cours de laquelle ils ont discuté de diverses questions, Trump a déclaré qu’il serait disposé à gracier Julian. Trois autres candidats à l’élection présidentielle souhaitent également sa libération : Jill Stein, Robert F. Kennedy Jr. et Marianne Williamson.

Pour qu’une grâce trumpienne de Julian se concrétise, de nombreuses planètes devraient encore s’aligner. En effet, Trump a déjà fait volte-face à l’égard de Julian et pourrait bien recommencer. “J’adore WikiLeaks !” avait-il déclaré avec beaucoup de ferveur en 2016. Il louait alors WikiLeaks pour avoir publié des courriels internes du Comité national démocrate révélant que les chances de Bernie Sanders de devenir candidat démocrate à l’élection présidentielle avaient été sapées au profit d’Hillary Clinton.

Mais Trump a ensuite inculpé Julian en vertu de la loi fallacieuse sur l’espionnage, vieille de 107 ans. Et il a refusé de le gracier au cours des derniers jours de son mandat. De plus, c’est sous la présidence de Trump que la CIA a comploté pour tuer Julian. Peut-être que Trump veut maintenant être perçu comme faisant ce qu’il faut pour Julian – ou simplement gagner les centaines de milliers de voix de ceux qui veulent que cela se produise.

La possibilité que Trump soit élu et gracie ensuite Julian est bien sûr très loin d’être certaine. Si cela devait se produire, ce ne serait pas avant janvier 2025. D’ici là, à moins d’être extradé, Julian aura subi une année supplémentaire à la prison de Belmarsh, où il est détenu depuis le 11 avril 2019, en détention provisoire, à la demande des États-Unis.
Des demandes de plus en plus nombreuses pour la libération de Julian

Alors que la situation désastreuse de Julian retient de plus en plus l’attention, des voix se sont élevées dans le monde entier pour réclamer sa libération. Le 14 février, les membres de la Chambre australienne des représentants ont voté à une écrasante majorité (86 contre 42) pour que Julian ne soit pas extradé, mais ramené dans son pays d’origine. Ce qui a été particulièrement significatif ici et salué par les partisans de Julian bien au-delà de l’Australie, c’est que le Premier ministre Anthony Albanese a également voté contre l’extradition, après des mois de tergiversations.

Jusque-là, Albanese n’avait cessé de répéter “trop c’est trop”, sans pour autant insister pour que les États-Unis gracient et libèrent le citoyen le plus célèbre de son pays. Et ce, malgré le fait que près de 80 % des Australiens souhaitent le retour de Julian. L’inaction précédente d’Albanese était peut-être motivée par un accord juteux récemment signé avec les États-Unis pour l’achat de sous-marins nucléaires, plaçant le pays encore plus dans l’orbite US en tant que satellite stratégique dans une région du monde importante sur le plan géopolitique.

Face à la réticence d’Albanese, un groupe multipartite de parlementaires australiens n’a cessé d’agir au nom des électeurs qui souhaitent la libération de Julian. Selon la loi, si un gouvernement stipule qu’un pays vers lequel une personne doit être extradée de Grande-Bretagne a donné des assurances que la santé ou la vie de cette personne ne sera pas menacée dans le pays d’accueil, ces “assurances” doivent faire l’objet d’un examen approfondi par une tierce partie avant que l’extradition ne puisse avoir lieu.

Les parlementaires ont donc écrit au ministre britannique de l’Intérieur, James Cleverly, pour demander une enquête sur les risques pour la santé de Julian en cas d’extradition vers les États-Unis.

Aux États-Unis, Paul Gosar, élu républicain de l’Arizona à la Chambre des représentants, a déposé la résolution 934. Le texte demande aux États-Unis d’abandonner les poursuites contre Julian Assange, en déclarant que “les activités journalistiques régulières, y compris l’obtention et la publication d’informations, sont protégées par le premier amendement“. La résolution compte huit autres co-parrains des deux partis et est actuellement examinée par la commission judiciaire de la Chambre des représentants. Bien que son passage devant cette commission, puis devant le Congrès et enfin devant le Sénat puisse prendre du temps, ses partisans espèrent que des milliers de personnes écriront à leurs représentants pour les exhorter à soutenir cette résolution, attirant ainsi massivement l’attention sur l’affaire de Julian et sur ce qu’elle signifie.

En France, où Julian a également de la famille, des parlementaires ont demandé que l’asile politique lui soit accordé. On peut tout de même se demander si cela sera possible dans la mesure où la demande d’asile a été introduite pour une personne qui ne se trouve pas sur le sol français. De leur côté, le Mexique et la Bolivie ont offert l’asile à Julian. Des villes de dizaines de pays ont par ailleurs nommé Julian citoyen d’honneur.

Les cinq grandes publications – The New York Times, The Guardian, Le Monde, El Pais et Der Spiegel – qui s’étaient “associées” à WikiLeaks pour publier des milliers de fichiers ont signé une lettre ouverte le 22 novembre de l’année dernière appelant à la fin des poursuites contre Julian Assange. On notera tout de même qu’avec une lettre peu convaincante, ces journaux arrivent tard dans le jeu : ils ont profité d’énormes ventes lors de la publication des fichiers de WikiLeaks pour ensuite ignorer Julian et même le critiquer, souvent en recourant à des mensonges et des calomnies.

Reste que l’importance de Julian a été reconnue par des centaines de milliers de parlementaires, d’autorités chargées des droits de l’homme, de médecins, de chefs religieux (dont le pape), d’artistes, d’enseignants, de syndicalistes, de juristes, de journalistes, d’étudiants et d’écrivains à travers le monde entier. Tous réclament publiquement sa libération immédiate.

Néanmoins, les Américains et les Britanniques peuvent très bien l’emporter, en gardant Julian enfermé pendant encore des années, alors qu’il dépérit dans des conditions de détention exténuantes en attendant une décision finale. Ou bien ils pourraient obtenir que Julian soit envoyé dans une prison supermax par l’intermédiaire du tribunal de district US.

2 mètres sur 3 à Belmarsh

Depuis près de cinq ans que Julian est incarcéré à Belmarsh, il est maintenu la plupart du temps à l’isolement dans une cellule de 2 mètres sur 3, 23 heures par jour. Il est autorisé à étendre ses longues jambes dans un espace clos en béton pendant une heure. La nourriture est budgétisée à 2 livres sterling (2,34 euros) par jour et par prisonnier, les repas étant composés de gruau, de soupe maigre et de pratiquement rien d’autre.

Depuis qu’il est entré à l’ambassade de l’Équateur à Londres en 2012 pour y demander l’asile, Julian n’a pas vu la lumière du jour. Seules exceptions : le jour où il a été traîné hors de l’ambassade, ainsi que les jours où il a été conduit dans une camionnette de Belmarsh aux audiences du tribunal auxquelles il était autorisé à assister en personne, bien qu’enfermé dans un box en verre (comme c’est souvent le cas dans les salles d’audience britanniques).

Il n’est pas surprenant que sa santé se soit constamment dégradée. Julian a perdu beaucoup de poids, et il est bien plus pâle que ce qu’un être humain devrait être. En 2021, à l’âge de 49 ans, il a été victime d’une mini attaque cérébrale avant ou pendant une audience. On lui a ensuite diagnostiqué des lésions nerveuses et des troubles de la mémoire. Il risque un accident vasculaire cérébral beaucoup plus grave.

La mort n’est jamais loin à Belmarsh. Lorsque John Shipton, le père de Julian, a rendu visite à son fils, il a signalé que trois suicides et un meurtre avaient eu lieu dans la prison rien qu’au cours du mois précédent. La mort n’était pas loin non plus à l’ambassade, où des agents en civil et en uniforme patrouillaient et surveillaient de manière menaçante l’ambassade 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7.

Alors que Julian était considéré comme paranoïaque parce qu’il croyait que les États-Unis voulaient le tuer, une enquête exhaustive menée par Yahoo News en septembre 2019 a révélé que les services de renseignement US et britanniques avaient conspiré pour assassiner Julian en l’empoisonnant pendant qu’il se trouvait à l’ambassade ou en le kidnappant à partir de là.

Torture psychologique

La santé mentale de Julian a également beaucoup souffert. C’est le cas pour toute personne incarcérée depuis si longtemps dans des conditions aussi horribles, tout en étant soumise à des procédures judiciaires répétées pour déterminer si l’équivalent d’une condamnation à mort – l’internement à vie dans une prison supermax des États-Unis – sera imposé.

Dans une prison supermax, et en particulier dans le cadre des “mesures administratives spéciales” qui seraient très probablement appliquées à Julian, il serait complètement isolé. Au moins à Belmarsh, il peut maintenant recevoir des visites, bien que restreintes, et, enfin, des livres et du papier à lettres. Dans la prison US, il serait dans une cellule pratiquement vide, sans aucun contact avec le monde extérieur, ni même avec ses codétenus, ce qui le priverait de tout soutien et de toute motivation pour continuer à vivre.

L’impact sur la santé mentale de Julian a été si important que lorsque Nils Melzer a rendu visite à Julian à Belmarsh en mai 2019 avec deux experts médicaux, il a déclaré sans équivoque que Julian présentait tous les signes d’une torture psychologique. Son excellent livre, The Trial of Julian Assange, expose l’affaire dans les moindres détails.
Julian Assange torturé ? Liberté de presse en danger ? Nils Melzer, de l’ONU, fait le point
Jacques Friedli
5 novembre 2021

La juge Vanessa Baraitser, magistrate qui a officié lors de la première audience de Julian, a reconnu la fragilité psychologique de Julian, telle que décrite dans les preuves présentées au tribunal. Bien qu’elle se soit prononcée en faveur de l’extradition sur la base des 18 points présentés par les avocats US (obtention, réception et divulgation d’informations classifiées), elle s’est prononcée contre l’extradition au motif qu’elle était certaine que Julian se suiciderait s’il était placé dans une prison supermax.

Il est peu probable que Baraitser ait été motivée par la bonté humaine, puisqu’elle a refusé la libération sous caution de Julian, affirmant qu’il “s’enfuirait”. Et, ironiquement, elle l’a fait renvoyer à l’endroit même où, selon divers témoignages, Julian avait sérieusement envisagé et peut-être même tenté de se suicider. De plus, des audiences ultérieures et une décision finale sur les 18 points pour lesquels elle a soutenu l’extradition signifieraient que Julian ne serait jamais libéré d’une prison.

Pour beaucoup, il est clair que le processus – la persécution et la poursuite incessantes de Julian – constitue le châtiment. Le maintenir dans le silence, dans un cachot mortifère, incapable de faire ce qui a toujours été sa passion – révéler des vérités afin que nous puissions tous agir en conséquence pour rendre le monde meilleur – s’avère clairement une punition érosive et fatale.
Une menace pour les vrais criminels

L’objectif de cette punition permanente infligée à Julian est de le briser complètement, physiquement et psychologiquement, sans même avoir à lui imposer le coup ultime, très discutable, de l’enfermer dans une prison supermax pendant 175 ans. Les 10 millions de documents publiés par Julian sur WikiLeaks lui ont valu la colère des politiciens, fonctionnaires, ploutocrates, dictateurs, dirigeants, généraux, cadres d’entreprise dont il a révélé les actes meurtriers et illégaux, qu’il s’agisse de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité, de corruption ou de surveillance de masse.

Ces révélations ont par exemple contribué à mettre fin à la torture à Guantanamo, à renverser des gouvernements corrompus comme en Égypte, à mettre fin à des guerres, notamment en Irak avec l’aide de la très troublante vidéo “Collateral Murder” montrant des soldats US abattre joyeusement des civils à partir d’un hélicoptère Apache à Bagdad. Julian a fait plus que quiconque pour découvrir comment les gouvernements, les politiciens, les entreprises, l’armée et la presse fonctionnent réellement. Il n’est pas surprenant qu’ils veuillent le faire taire à jamais.

La possibilité que Julian redonne à WikiLeaks son statut de pourfendeur de mensonges et de propagande et de débusqueur de la vérité fait de lui une énorme menace. Une énorme menace pour tous ceux qui, dans le monde entier, commettent en toute impunité, à l’abri des regards ou pas, les mêmes crimes, voire des crimes encore plus infâmes, que ceux révélés par Julian précédemment.

Pendant l’incarcération de Julian et le ralentissement de WikiLeaks, les journalistes alternatifs et les blogueurs ont fait un travail héroïque en rapportant ce qui devait être mis en lumière – à Gaza, en Ukraine, au Yémen, en Syrie ou en Irak par exemple. Mais, grâce à une méthode révolutionnaire inventée par Julian, seul WikiLeaks dispose des capacités extraordinaires pour recevoir de manière sécurisée et totalement anonyme les révélations majeures des lanceurs d’alerte et les publier ensuite gratuitement pour tous, partout dans le monde.

L’audience de deux jours qui débutera le 20 février sera la quatrième fois que l’affaire Assange sera portée devant un tribunal. La première fois, c’était devant la juge Baraitser de la Magistrate’s Court qui a refusé l’extradition, mais qui a retenu les 18 points des États-Unis. Elle a été suivie d’une audience devant deux juges de la High Court, statuant sur la demande US de faire appel de la décision d’extradition sur la base d’assurances supplémentaires. Bien qu’il soit très inhabituel, voire illégal, de présenter de nouvelles garanties à ce stade, la Haute Cour a néanmoins accepté d’entendre l’appel.

En décembre 2021, cette Haute Cour a annulé le refus d’extradition, acceptant l’assurance spécieuse des États-Unis que Julian serait bien traité dans une prison supermax, tout en leur reconnaissant le droit, selon leur propre mise en garde sans valeur, de revenir dessus si quelque chose justifiait un changement. Ainsi, non seulement ces « assurances » peuvent être révoquées, mais elles sont en réalité inapplicables.

Les avocats d’Assange ont alors déposé une demande d’appel auprès de la Haute Cour contre le jugement du premier tribunal et contre la décision d’extradition du ministre de l’Intérieur. Cette demande a été rejetée par un seul et unique juge de la Haute Cour.

Craig Murray (craigmurray.org), Kevin Gosztola (Guilty of Journalism : The Political Case against Julian Assange) et l’excellent Consortium News ont réalisé des reportages approfondis sur toutes ces audiences, tandis que la brillante journaliste d’investigation Stefania Maurizi a suivi Julian et WikiLeaks depuis le début, dévoilant, comme dans un roman policier, les forces gouvernementales dressées contre Julian et leurs tactiques perfides (Secret Power : WikiLeaks and Its Enemies).

Le droit d’appel sera maintenant entendu les 20 et 21 février par deux juges de la Haute Cour, M. Justice Johnson et Dame Victoria Sharp. Leurs noms ont été annoncés il y a peu. Mme Sharp et sa famille entretiennent depuis longtemps des liens étroits avec les dirigeants du parti conservateur. Elle a récemment pris une décision contre une journaliste, Carole Cadwalladr, dans une affaire de diffamation. Cette décision a été dénoncée par les défenseurs de la liberté de la presse comme soutenant la répression du journalisme d’intérêt public. Les juges qui ont déjà statué sur le cas de Julian avaient des liens tout aussi douteux.
Une affaire truffée d’illégalités

Les illégalités dans cette affaire sont nombreuses, comme le suggère la bonne foi de certains juges, et soulignent encore plus le fait que depuis le début, ce dossier n’est pas une affaire de justice, mais de politique. Parmi les nombreuses transgressions de la justice et de l’État de droit figurent tout d’abord les conditions dans lesquelles Julian a été maintenu dans l’ambassade équatorienne, d’où il n’a jamais pu sortir, même pour un instant, même pour des soins médicaux urgents, sans risquer d’être emmené et emprisonné.

Toutes les interactions avec lui et ses visiteurs, y compris ses médecins et ses avocats, ont été filmées et finalement transmises à la CIA. Leurs appareils électroniques ont été confisqués pendant leurs visites. Ils ont été photographiés. Et toutes ces informations ont également été envoyées à la CIA, violant ainsi les droits à la confidentialité juridique et médicale – sans parler du droit au respect de la vie privée prévu par le quatrième amendement. Tout cela devrait compromettre gravement le dossier juridique de Julian.

Pour ces violations, deux avocats et deux journalistes ont porté plainte contre la CIA et Mike Pompeo, ainsi que contre UC Global, une société de sécurité espagnole qui a procédé à l’espionnage de l’ambassade. Un juge fédéral de New York a accepté de donner suite à la plainte, mais la décision finale n’est pas immédiate.

Les locaux d’une ambassade sont censés être des lieux sûrs et inviolables pour les demandeurs d’asile. Or, la police britannique, avec l’accord de l’ambassade d’Équateur sous un gouvernement fraîchement élu, a fait sortir Julian – qui est également citoyen équatorien – et l’a enfermé à Belmarsh. Ils ont gardé tous ses biens, y compris ses ordinateurs et ses notes juridiques. À Belmarsh, il a été détenu dans des conditions qui violent tout sens des droits de l’homme.

Le “crime” initial pour lequel Julian a été incarcéré est d’avoir violé sa liberté sous caution lorsqu’il s’est rendu à l’ambassade d’Équateur, craignant à juste titre d’être extradé de Suède vers les États-Unis à la suite d’allégations d’agression sexuelle en Suède. Ces allégations ont été rejetées et se sont révélées être fabriquées par la suite. En Grande-Bretagne, la violation de la liberté sous caution est passible d’une peine maximale d’un an d’incarcération. Mais dans la plupart des cas, elle donne lieu à une amende ou un non-lieu.

Pourtant, Julian a été maintenu à Belmarsh bien au-delà de cette limite, sans jamais avoir été condamné pour un quelconque crime, en violation flagrante de l’habeas corpus. Les avocats de Julian ont présenté des preuves irréfutables : il a bien expurgé des documents avant de les publier sur WikiLeaks, aucune personne n’a été lésée par ces publications, Julian n’a pas aidé Chelsea Manning à divulguer des documents classifiés. Mais la plupart de ces preuves ont été fallacieusement réfutées par les juges.

La loi sur l’espionnage (Espionage Act), en vertu de laquelle un journaliste ou un éditeur n’a jusqu’à présent jamais été poursuivi, a été conçue, comme son nom l’indique, pour poursuivre les Américains travaillant à saper les efforts de guerre des États-Unis en livrant à l’ennemi des informations relatives à la défense nationale – l’espionnage venant de spy ou espion en français. Non seulement Julian n’est pas un citoyen américain – et il était en Europe lorsqu’il publiait WikiLeaks – mais l’”ennemi” auquel il était censé avoir fourni des informations classifiées – des informations d’intérêt public – doit ipso facto être n’importe quel membre du grand public, n’importe où dans le monde !

Le premier amendement américain protège la publication de documents, même ceux qui sont classifiés. En outre, conformément aux accords d’extradition conclus entre la Grande-Bretagne et les États-Unis, une personne condamnée pour des raisons politiques – et l’affaire Julian est purement politique – ou qui pourrait être condamnée à la peine de mort dans le pays d’accueil ne peut être extradée de Grande-Bretagne.

L’une des transgressions les plus flagrantes de la justice lors de la première audience de Julian a été le fait que la principale preuve contre lui a été fournie par un sociopathe diagnostiqué, Sigurdur Thordarson. Il avait été condamné pour fraude, détournement de fonds et crimes contre des mineurs. Il s’est par la suite rétracté en disant qu’il avait été soudoyé par les États-Unis pour dire ce qu’il avait dit.

Dans n’importe quelle salle d’audience impartiale basée sur l’État de droit, la défense de Julian aurait été indéniablement confirmée. Pourtant, il reste condamné, enfermé – peut-être pour toujours – avec la lancinante torture de ne pas savoir de quoi son avenir sera fait.

Vague de soutien

Des milliers de personnes du monde entier prévoient de se rassembler devant la Cour royale de justice, où se tiendra l’audience les 20 et 21 février, pour soutenir Julian et exiger que justice soit faite. Comme il ne s’agit pas d’un procès, mais d’une audience visant à déterminer si un appel contre l’extradition peut être interjeté, on ne sait pas si Julian sera présent, même s’il a demandé à être autorisé à assister à l’audience afin de pouvoir s’entretenir avec ses avocats. Bien qu’il ait été privé d’ordinateur pendant la majeure partie de sa détention à Belmarsh – à part une fois où il a pu avoir un ordinateur dont les touches étaient collées – Julian a néanmoins joué un rôle majeur en aidant ses avocats à préparer son dossier juridique.

Stella Assange, l’épouse de Julian, la mère de leurs deux enfants et l’une de ses avocates, a voyagé dans le monde entier pour tenter de convaincre les dirigeants mondiaux, les journalistes et les simples citoyens qu’il est dans notre intérêt à tous que Julian soit libéré, que la justice soit respectée, que la liberté d’expression est sacro-sainte, tout comme notre droit de savoir, et que les gouvernements doivent être tenus responsables.

À l’approche de la date du procès, une vague de soutien s’est formée en faveur de Julian. Le “Jour X”, comme on le qualifie dans les appels à l’action, s’apprête à rassembler même ceux qui n’ont pas été actifs dans la défense de Julian jusqu’ici. Tous veulent manifester en faveur de ce qui pourrait être la dernière tentative de Julian d’être libéré. De Boston à Buenos Aires, de Sydney à Naples, du Mexique à Hambourg, de San Francisco à Montevideo, de Denver à Paris, et bien au-delà, de grandes manifestations sont prévues dans le monde entier les 20 et 21 février.
Ce qui est en jeu

Ce qui est en jeu pour Julian est horrible. Mais ce qui est en jeu pour le reste d’entre nous est tout simplement terrifiant. Si Julian est extradé et condamné en vertu de cette loi draconienne sur l’espionnage, le message sera : toute personne n’importe où dans le monde, qui dit ou écrit quoi que ce soit que les États-Unis considèrent comme contraire à leurs intérêts, pourra également être enfermée pour toujours.

Alors que les États-Unis semblent estimer que la juridiction extraterritoriale est leur seul droit, d’autres pays pourraient décider de leur emboîter le pas, en s’en prenant aux journalistes ou aux activistes qui ne suivent pas la ligne du gouvernement. Si un journaliste et un éditeur sont enfermés à jamais pour avoir révélé des vérités, un message clair est diffusé et d’autres journalistes et éditeurs s’autocensureront pour ne pas subir le même sort. C’est la fin d’une presse libre et ouverte, c’est la fin de notre droit de savoir.

Aujourd’hui, la chasse aux journalistes est ouverte dans de nombreuses régions du monde, notamment en Palestine, où quelque 120 journalistes – et souvent leurs familles – ont été pris pour cible et assassinés par les forces israéliennes. De plus en plus de soi-disant organismes d’information publient sans sourciller des communiqués de presse gouvernementaux, essentiellement sous forme d’informations, afin de conserver leur accès à ces gouvernements. Les blogueurs qui écrivent sur Twitter, Facebook ou d’autres réseaux sociaux sont souvent censurés.

Pour comprendre ce qui se passe dans le monde très complexe d’aujourd’hui, nous avons désespérément besoin de Julian Assange, de son esprit analytique, érudit et prophétique, pour révéler, assimiler et interpréter ce monde précaire afin que nous puissions comprendre et agir.
Quelques bonnes nouvelles

La bonne nouvelle, c’est que Julian a derrière lui une famille dévouée. Elle parcourt le monde et parle en sa faveur. L’excellent film “Ithaka” le montre en détail et de manière très émouvante. Julian a également derrière lui une équipe juridique obstinée, composée de centaines d’avocats et de chercheurs qui explorent tous les moyens possibles pour garantir sa liberté.

Enfin, Julian a derrière lui des centaines de sympathisants engagés. Ils organisent des veillées hebdomadaires, que ce soit à Piccadilly Circus ou devant la prison de Belmarsh, sur une place de Bruxelles ou de Berlin. Ils se joignent aussi à des marches et à des rassemblements partout dans le monde.

L’autre bonne nouvelle, c’est que Julian est infatigable. Lorsqu’il était enfermé dans l’ambassade équatorienne dans des conditions très difficiles, souvent sans connexion Internet ni téléphone, Julian a contribué à divulguer 5 millions de documents, il a produit 3 livres, il a lancé plus de 30 publications et a donné une centaine de conférences. Il est extraordinairement résistant – peu d’entre nous, si ce n’est personne, seraient capables de vivre ce que Julian a vécu et de continuer à avancer.

John Pilger, le brillant journaliste et cinéaste récemment décédé, a dit de son cher ami, à qui il a rendu visite à plusieurs reprises à Belmarsh : “Julian est l’incarnation du courage”. En quittant la salle des visiteurs de la prison la dernière fois, Pilger s’est retourné vers Julian. “Il tenait son poing haut et serré, comme il le fait toujours ».$

Karen Sharpe est l’auteur de Julian Assange in His Own Words, traduit en français (Julian Assange parle) et en espagnol (Julian Assange habla).

Traduit de l’anglais par GL
Source : Investig’Action